L’info à retenir
- Plus de 300 rues portent le nom d’Adolphe Thiers en France, notamment à Paris, Rennes, Avignon et Saint-Dié-des-Vosges
- Des collectifs citoyens demandent le débaptisement en raison de la répression de la Commune de Paris (1871) et du massacre des canuts lyonnais (1834)
- Thiers, premier président de la IIIe République, reste controversé malgré son titre de « Libérateur du territoire »
Des centaines de rues françaises portent le nom d’Adolphe Thiers, premier président de la Troisième République. Cet héritage urbain divise aujourd’hui entre reconnaissance historique et mémoire des répressions sanglantes qu’il a ordonnées.
Dans quelles villes trouve-t-on une rue Thiers ?
La France compte plus de 300 voies publiques dédiées à Adolphe Thiers. Paris, Marseille, Lyon, Rennes, Avignon, Saint-Dié-des-Vosges, Pontoise, Grenoble et Valence figurent parmi les principales villes concernées.
À Paris 16e, la rue Thiers s’étend du 156 avenue Victor-Hugo au 51 rue Spontini, dans le quartier huppé de la Porte-Dauphine. Cette voie de quelques dizaines de mètres, ouverte en 1910, traverse un secteur résidentiel de très haut standing.
Saint-Dié-des-Vosges présente un cas particulier avec sa rue Thiers, artère principale reliant la cathédrale à la gare. Reconstruite entre 1946 et 1953 après les destructions de 1944, elle arbore une architecture typique de la reconstruction d’après-guerre avec son grès rose et ses auvents caractéristiques.
Paris 16e : quartier Porte-Dauphine
La rue parisienne, classée dans la voirie de Paris par arrêté du 7 février 1933, traverse un quartier bourgeois aux immeubles cossus. Elle débute près des commerces de l’avenue Victor-Hugo et rejoint la paisible rue Spontini.
Rennes : de l’arsenal au Pré Perché
La rue rennaise, percée en 1862, partait initialement du boulevard de la Tour d’Auvergne pour rejoindre le Champ de Mars. Les aménagements urbains des années 1960-70 l’ont raccourcie et elle se termine désormais en impasse sur le square du Pré Perché.
Une curiosité locale : l’école Louise Michel au n°15 porte le nom de la révolutionnaire qui voulait assassiner Thiers en 1870. Au n°24, la loge maçonnique de la Parfaite Union (1931) affiche ses ornements égyptiens signés Isidore Odorico.
Saint-Dié-des-Vosges : artère principale reconstruite
Cette rue traverse entièrement le centre-ville reconstruit et franchit la Meurthe. Le projet de Le Corbusier, jugé trop moderne, fut écarté au profit d’une architecture plus classique. Elle bénéficie aujourd’hui du label « secteur patrimoine remarquable ».
Qui était Adolphe Thiers et pourquoi tant de rues portent son nom ?
Né à Marseille en 1797, Adolphe Thiers cumula les casquettes : avocat, journaliste, historien et homme d’État. Sa carrière politique le mena de député des Bouches-du-Rhône à président de la République, en passant par ministre de l’Intérieur sous la monarchie de Juillet.
Son succès littéraire avec « l’Histoire de la Révolution Française » (1823-1827) lui ouvrit les portes de l’Académie française en 1833. Cette reconnaissance intellectuelle accompagna son ascension politique vers les plus hautes responsabilités de l’État.
Historien et premier président de la République
Thiers devint président de la République le 31 août 1871, après la chute du Second Empire. L’Assemblée nationale le proclama « Libérateur du territoire » en 1873 pour avoir négocié le départ des troupes prussiennes.
Cette image de sauveur de la nation explique la multiplication des rues à son nom dans les décennies suivant sa mort en 1877. Les municipalités y voyaient un consensus républicain, loin des querelles partisanes.
Répression de la Commune de Paris (1871)
Du 21 au 28 mai 1871, les troupes de Thiers écrasèrent l’insurrection parisienne lors de la « Semaine sanglante ». Environ 20 000 communards périrent contre 1 000 versaillais. La répression culmina au Père-Lachaise avec l’exécution de 147 insurgés contre le « mur des Fédérés ».
Massacre des canuts lyonnais (1834)
En avril 1834, ministre de l’Intérieur, Thiers laissa s’installer les barricades lyonnaises avant d’ordonner l’assaut. La répression fit 600 morts parmi les ouvriers de la soie révoltés contre la baisse des salaires et l’interdiction des associations.
Pourquoi certaines villes veulent-elles débaptiser leur rue Thiers ?
Des collectifs citoyens contestent désormais cet héritage urbain. À Avignon, le Café citoyens a écrit à la mairie pour proposer le débaptisement, estimant inadmissible qu’une rue honore « celui qui a écrasé les émeutes sociales de 1834 et provoqué le massacre de communards ».
À Rennes, le parti de gauche a relancé le débat en octobre 2021, évoquant « le rôle majeur tenu par Thiers dans le massacre du peuple de Paris en 1871 ». L’ironie veut que l’école Louise Michel de cette même rue porte le nom d’une opposante farouche au président.
Avignon : mobilisation citoyenne en cours
Le collectif avignonnais dénonce la colonisation de l’Algérie encouragée par Thiers et les répressions sanglantes de son mandat. Cette démarche s’inscrit dans une réflexion plus large sur la mémoire portée par l’espace public.
Pontoise : histoire mouvementée des noms
Symbole des changements d’époque, la rue de Pontoise changea plusieurs fois de dénomination : rue Fontaine Pierre Honoré au XVIe siècle, rue des Béguines au XVIIIe, rue du Salut sous la Révolution, avant de devenir rue Thiers en 1878.
Que faut-il savoir sur les polémiques actuelles ?
Le débat oppose deux visions de l’histoire. Les partisans du maintien invoquent le rôle de Thiers dans l’établissement de la République et la libération du territoire. Ses détracteurs privilégient la mémoire des victimes de ses répressions.
Ces controverses s’étendent à d’autres personnages historiques. Les débaptisements touchent également des figures coloniales ou des collaborateurs, révélant une société française en quête de réconciliation avec son passé.
Pétitions citoyennes à Avignon et Rennes
Les initiatives locales se multiplient via pétitions et courriers aux municipalités. Les citoyens mobilisés documentent leurs demandes avec références historiques et propositions de noms alternatifs.
Arguments des collectifs militants
Les opposants à Thiers rappellent que « l’homme d’ordre » réprima systématiquement les mouvements sociaux. Ils questionnent la légitimité d’honorer un président responsable de milliers de morts dans l’espace public républicain.
Réactions des municipalités
Face à ces demandes, les mairies adoptent des positions variables. Certaines organisent des débats publics, d’autres temporisent ou rejettent catégoriquement les demandes de débaptisement.
Ce qu’il faut retenir
Les rues Thiers cristallisent les tensions mémorielles françaises contemporaines. Entre reconnaissance du premier président républicain et condamnation des répressions sanglantes, chaque ville doit trancher selon ses valeurs. Cette controverse illustre la difficulté à concilier héritage historique et exigences démocratiques actuelles. Les débats continueront probablement en 2025, alimentés par une société civile de plus en plus attentive aux symboles de l’espace public. Participez à ces réflexions citoyennes dans votre commune pour faire entendre votre voix sur ces questions mémorielles.




